Amoonafi, le conte polyphonique de Bara…
Au Sénégal, les questions de la préservation du patrimoine culturel et artistique ainsi que de la valorisation de l’artiste et de son travail sont une préoccupation majeure pour les concernés, mais elles sont quasiment ignorées des autorités et inconnues du grand public. Avec son documentaire, Amoonafi, l’avocat et réalisateur* Bara Diokhané ouvre une brèche.
En français, Amoonafi pourrait être traduit par « Il était une fois ». Dans ce film, sorti à Dakar le 15 novembre 2024, Bara Diokhané prend le spectateur par la main et l’emmène à la rencontre de célébrités de la vie artistique et culturelle dakaroise des 50 dernières années. Une balade, de près de deux heures, en couleurs et en musique, avec notamment Billy Congoma, le roi de l’assiko. De nombreuses histoires, tantôt drôles tantôt poignantes, de personnalités comme le cinéaste Djibril Diop Mambety ou encore l’icône Joe Ouakam, ayant marqué des générations d’artistes, rythment ce film qui met aussi le doigt là où ça fait mal. Aucun spectateur ayant fréquenté les milieux artistiques et culturels de notre capitale ne peut sortir de la projection sans être touché par les images et les nombreux témoignages, parfois enregistrés de manière spontanée par le réalisateur, au cours de ses pérégrinations artistiques, anciennes ou récentes.

Bara Diokhané et tous les autres intervenants -une vingtaine!- racontent des faits marquants de la vie dakaroise ou sénégalaise: l’expulsion des artistes du premier Village des Arts de Dakar, le parcours exceptionnel de Mor Faye dont l’architecte et réalisateur Nicolas Sawalo Cissé dit qu’il avait « le même génie que Picasso », les déboires judiciaires du mannequin de renommée internationale Katoucha Niane ayant connu la prison au Sénégal, le rapprochement entre personnalités africaines-américaines (Spike Lee, Randy Weston, etc.) et sénégalaises, la reconnaissance à l’internationale du chanteur Youssou Ndour…

La particularité d’Amoonafi est qu’il réunit des acteurs du monde de la culture et de la justice dans un même cadre, proposant ainsi un plaidoyer sincère en faveur de la préservation de notre patrimoine artistique et culturel, mais également de la valorisation de l’artiste et de son travail.
INTERVIEW DE BARA DIOKHANÉ (réalisée à Dakar, le 27/11/2024)
Vous êtes né en 1954, donc avant l’indépendance du Sénégal. Vous avez grandi sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, dont l’attrait pour les arts et la culture est mondialement connu. Le fait d’avoir vécu votre enfance et votre jeunesse à cette époque a-t-il été déterminant?
Je suis né à Dakar, citoyen français des Quatre communes. Mon père travaillait à la Radiodiffusion de la France d’Outre-Mer, l’ancêtre de la Radio Sénégal dont il a été le premier directeur sénégalais. Il y a introduit ce que l’on pourrait appeler « l’indépendance des ondes » avec des émissions en wolof, la diffusion de nos musiques traditionnelles et de programmes sur notre histoire. Le hasard géographique fait que je suis né précisément au Plateau où se trouvaient toutes les institutions. J’ai été élève à l’école Kléber puis au lycée Van Vollenhoven. Dans mon quartier, il y avait au moins 5 ou 6 écoles publiques de grande qualité qui avaient la particularité d’accueillir des enfants de milieux divers. Philippe, le fils du Président Senghor était dans mon école. Il y avait aussi des fils de cuisiniers, de gardiens, etc. Sans en avoir conscience, j’ai très tôt été attiré par l’art. Je me souviens qu’à l’examen du CFEE (Certificat de fin d’études élémentaires), il y avait une épreuve où il fallait choisir la récitation ou le chant. J’étais un des rares à avoir choisi le chant. Plus tard, au lycée, j’avais offert à une camarade un dessin représentant le Président américain, Richard Nixon, mordant la colombe de la paix qui saignait. C’était une caricature pour dénoncer la guerre au Vietnam. Aujourd’hui, je suis très fier de mes camarades de l’école publique sénégalaise d’où sont sortis des esprits brillants. Par exemple, Rose Dieng qui fait partie des précurseurs de cette technologie appelée maintenant « l’intelligence artificielle » ou Souleymane Bachir Diagne, un philosophe très connu et respecté partout.
Et au plan culturel, comment cela se passait-il?

Il y avait à cette époque des infrastructures de qualité: le Musée dynamique, premier musée d’art contemporain d’Afrique de l’Ouest, le musée de l’Ifan, premier musée d’art traditionnel d’Afrique, l’École des arts, le conservatoire de musique, l’école d’architecture, l’école de danse Mudra Afrique. Après le premier Festival Mondial des Arts Nègres, on baignait dans cette atmosphère où l’art et la culture étaient présents. En 1966, j’étais assez jeune, mais je garde le souvenir d’une ville animée. Il y avait de la musique et des spectacles un peu partout. Il y avait même un hymne du festival qui passait à la radio.
Le contexte était donc favorable au développement d’une sensibilité artistique, mais qu’en est-il de votre choix de devenir avocat?
J’ai fait une Terminale littéraire, la philosophie occupait une place importante. Avec tous les questionnements qu’elle suscitait, je me suis naturellement tourné vers le Droit. En revanche, c’est un peu par hasard que je suis devenu avocat. Lors de mon examen de fin de cycle, j’avais été interrogé en Droit bancaire par l’un des premiers avocats d’affaires sénégalais, voire le premier, Maître Doudou Ndoye qui avait fait un remplacement au pied levé. Il m’a mis une très bonne note et m’a demandé ce que je voulais faire maintenant. Je lui ai répondu: « sortir d’ici ». En guise de réponse, il m’a ouvert les portes de son cabinet où j’ai fait mes premiers pas dans l’avocature. J’ai prêté serment en 1977 et j’étais le plus jeune avocat du barreau.
Comment le jeune avocat d’affaires est-il devenu « l’avocat des artistes », comme on vous appelle?

Je suis du signe de la Balance, on dit que les Balance sont attirées par l’art et la justice. C’est peut-être une explication puisque cela avait déjà commencé dans mon enfance. Mais en réalité, ce surnom vient de la plume du journaliste Adama Gaye qui à l’époque écrivait dans Jeune Afrique. En 1991, il avait signé un article, suite à une exposition que j’avais organisée sur le peintre Mor Faye, l’un des précurseurs de l’art moderne africain. Quand j’ai fait lire le texte à Joe Ouakam, il a écrit au stylo, dans le journal, « Maître il vit non seulement avec eux mais Maître est un artiste de type nouveau ». Il ne m’a pas expliqué pourquoi il avait dit ça, mais aujourd’hui, je comprends mieux car je touche à la peinture, à l’écriture, à la musique et au cinéma.
Dans Amoonafi, vous retracez une partie de l’histoire du premier Village des Arts de Dakar qui a connu une fin mouvementée, c’était votre premier dossier concernant l’art…
Absolument. Je venais à peine d’ouvrir mon cabinet qui se trouvait juste à côté du Village des arts quand les problèmes ont commencé là-bas. C’était en 1982, 1983. D’après ce que m’a expliqué le peintre Zulu Mbaye, à l’époque, le Président Senghor avait un grand projet culturel. C’était la « Cité des Arts » qui était prévue dans la zone. En attendant sa matérialisation, le Président Senghor avait fait évacuer le Camp Lat Dior, mais des artistes, toutes disciplines confondues, ont squatté les lieux et ont fini par obtenir une autorisation d’occupation temporaire. Malheureusement, après le départ de Léoplod Sédar Senghor, la nouvelle administration a procédé à l’expulsion de tous les artistes. Il y avait des comédiens, des musiciens, des peintres, des sculpteurs, etc., qui me connaissaient déjà car je fréquentais l’endroit. J’achetais des œuvres, je visitais les ateliers et je développais des relations personnelles avec eux. Après l’expulsion, que l’on associe encore à une sorte de « désenghorisation », une délégation d’artistes est venue me voir et je me suis donc constitué. J’ai porté plainte contre l’État du Sénégal pour obtenir l’évaluation des dégâts sur les œuvres et des dédommagements. Ça avait d’ailleurs introduit un débat intéressant: celui de l’évaluation de l’art quand il détruit. Qui a la compétence pour estimer la valeur marchande? Ce genre d’experts n’existait pas au Sénégal et je ne pense pas qu’il y en ait aujourd’hui. Compte tenu de l’urgence, il y avait eu une audience en référé. Les œuvres étaient dans la rue, sous la pluie. Il y a eu beaucoup de pertes. Et à l’époque, l’agent judiciaire de l’État m’avait approché et avait proposé 100 000 F CFA (150 euros environ) par artiste. J’ai refusé sans transmettre l’offre. En 1983, cette somme représentait quelque chose, mais comme on ne pouvait pas estimer les dégâts, je l’ai refusée. Je me suis souvent demandé si j’avais eu raison ou tort, mais je pense au fond que j’ai eu raison. Si j’avais accepté, les artistes n’auraient peut-être pas obtenu l’autre village, près du Stade Léopold Sédar Senghor.
Quarante ans plus tard, pensez-vous que les droits des artistes au Sénégal ont évolué?
Avant de parler de leurs droits, il faut s’interroger sur leur statut. Qu’est-ce qu’un artiste au Sénégal? Est-ce qu’il existe légalement, fiscalement, socialement? Quels sont les textes qui éclairent cela? Est-ce que ces textes existent? Je ne le pense pas. Il n’y a rien non plus sur le mécénat, la philanthropie et sur tout ce qui permettrait de soutenir sur l’art. Au-delà du discours et du divertissement, l’art mérite qu’on se penche de manière sérieuse et avec une certaine expertise sur toutes ces questions. C’est un vaste chantier que nous avons entamé officieusement depuis des années, mais nous ne sommes pas des politiques.
Justement, dans Amoonafi, tandis qu’on découvre ou redécouvre des artistes sénégalais majeurs, le film aborde plusieurs sujets essentiels comme celui des industries culturelles. Dans les années 1990, il s’était passé des choses sous Diouf et avec la Banque mondiale…

En 1994, quand Youssou Ndour a remporté son premier disque d’or, nous avons été reçus, avec son groupe, par le Président Diouf. Pour nous, il ne s’agissait pas d’aller faire des salamalecs, mais de saisir cette occasion pour le sensibiliser sur la nécessité d’organiser le secteur de la culture au Sénégal et sur les avantages que notre pays pourrait en tirer. Il m’a demandé de lui faire une note et je lui ai demandé de faire de moi un chargé de mission. Plusieurs mois après, il a écrit à la Banque mondiale pour que je sois reçu. Un peu auparavant, j’avais déjà organisé une exposition de Mor Faye, dans les locaux de la banque à Washington. Nous étions donc était en pleine diplomatie culturelle. Je me souviens toutefois que l’ambassadeur du Sénégal n’était pas venu, mais que les jeunes cadres sénégalais de la Banque mondiale s’étaient mobilisés. Donc avant l’intervention du Président Diouf, j’avais déjà commencé à plaider en faveur du financement des industries culturelles et créatives qui devaient à mon sens entrer dans les programmes de la Banque mondiale. Par la suite, elle a organisé un voyage au Sénégal pour rencontrer le ministère de la Culture. C’était une première. Mais ce n’est que plus tard, sous Abdoulaye Wade, qu’une subvention de 15 millions de dollars a été accordée au Sénégal. C’est avec cet argent que des centres culturels régionaux ont été construits à travers le pays. C’est aussi avec cet argent que les études sur la législation des droits d’auteur ont commencé. Une loi a d’ailleurs été votée en 2008.
À l’époque, cette loi avait été bien accueillie, depuis lors y a-t-il eu d’autres avancées?
En 2008, c’était une avancée majeure, mais à l’ère du digital, du numérique, du streaming, etc., elle est obsolète. Cela fait partie des freins au développement des industries culturelles et créatives. Sans vision et sans engagement politique, c’est difficile d’avancer.
Dans le film, le cinéaste Ousmane William Mbaye évoque l’époque où « l’art était au centre de la cité »…
Dakar au 20ème siècle, surtout à partir du Festival Mondial des Arts Nègres était considérée comme la capitale africaine de l’art. Malheureusement, après le passage de Senghor, Abdou Diouf qui disait avoir « le couteau sous la gorge » a coupé des fonds destinés à la culture. C’était du temps des programmes d’ajustement structurel du FMI. Dans le pays d’Ousmane Sembène, le père du cinéma africain, de Djibril Diop Mambety, dont le film « Hyènes » avait été sélectionné au Festival de Cannes en 1992, de Youssou Ndour qui a remporté un Grammy Awards en 2005, etc., l’art devrait représenter quelque chose. Malheureusement, ce n’est pas le cas et les arts plastiques sont encore plus délaissés que les autres disciplines. Beaucoup d’artistes sénégalais de talent sont morts pauvres et fatigués, sans avoir jamais perçu un sou pour leurs droits d’auteur. Ils sont très nombreux. Je me souviens, par exemple, du cas du cinéaste Momar Thiam, auteur du film à succès « Baks » qui, dans les années 1970, a tourné pendant des mois dans les salles alors exploitées par des sociétés nationales. C’était le film sénégalais le plus populaire! Momar Thiam n’en a tiré aucun bénéfice jusqu’à son décès en 2014. Il avait 84 ou 85 ans.
Le cas très médiatisé de Joe Ouakam, également abordé dans Amoonafi, est-il emblématique de la précarité des artistes?

C’est pire même que la précarité de l’artiste! Il s’agit d’un tout: de la condition de l’art, de la culture et du patrimoine dans notre pays. Joe Ouakam a occupé pendant 40 ans un espace, à la rue Jules Ferry, où des générations d’artistes ont évolué. Son dernier assistant, Alioune Diouf, est actuellement en tournée en Europe alors que le Laboratoire Agit’Art de Joe a disparu. Des puissances foncières ignorantes ont rasé ce lieu, coupé des dizaines d’arbres centenaires, en plein Plateau. C’est un scandale écologique! Et je ne parle pas de l’héritage de Joe, de ce qu’il représentait au Sénégal et dans le monde. On n’a pas respecté le travail qui a été fait là-bas. L’absence de politique et de vision est un véritable problème. Quand Joe était malade, deux délégations, envoyées par le Président Macky Sall, sont venues vers 23h ou minuit avec des enveloppes. 10 millions (environs 15 000 euros), 5 millions en espèces! Mais le souci de Joe, c’était l’avenir des jeunes et la préservation du patrimoine artistique. Le pire, c’est que le jour de son enterrement, le Chef de l’État a interrompu la réunion du conseil des ministres pour aller se recueillir sur le cercueil de Joe. C’est hypocrite, opportuniste et d’autant plus scandaleux que tout a été détruit.
En parlant de mémoire, l’une des actualités fortes en ce moment au Sénégal est la commémoration des 80 ans du massacre de Thiaroye. Dans Amoonafi, le différend qui avait opposé le réalisateur Ben Diogaye Bèye à la SNPC a été évoqué. Vous étiez son avocat…
À l’origine, il y avait une pièce de théâtre qui s’appelait « Thiaroye, terre rouge » écrite par Boubacar Boris Diop. Par la suite, elle avait été adaptée en scénario co-écrit par Ben Diogaye Bèye et Boubacar Boris Diop. C’est « Thiaroye 44 ». Vers 1987, la Société nationale de promotion cinématographique avait lancé une sorte de concours national car elle voulait soutenir le cinéma sénégalais. À l’issue de la sélection, le scénario de Ben Diogaye Bèye et Boubacar Boris Diop avait été choisi.

C’était censé être le premier film financé par la SNPC, mais après le limogeage du directeur, le cinéaste Johnson Traoré, et la nomination d’Ousmane Sembène à la tête du conseil d’administration, elle avait décidé de financer « Camp de Thiaroye », le film de Sembène alors que Ben avait commencé à recruter des comédiens, faire de décors et tourner quelques scènes. Je l’ai donc défendu et attaqué cette société pour rupture abusive de contrat. Elle a été condamnée à payer des dommages et intérêts, mais ce n’est que de l’argent. Le film c’est Sembène qui le fera alors que Ben, dont la carrière était en plein essor après avoir été primé au Fespaco avec son premier long-métrage « Sey Seyti », avait été écarté.
Amoonafi, dont l’équivalent en français serait « Il était une fois », est le titre de votre film. Pourquoi?
Parce que je raconte des contes sauf qu’ils sont vrais. Je me suis mis dans la tête d’un grand-père qui raconte des histoires.
Derrière les images d’époque et les témoignages émouvants, des thèmes importants, comme ceux évoqués précédemment, reviennent à plusieurs reprises, Amoonafi est-il un film militant?
Absolument! Militant des droits humains et des droits de l’art. Je me rappelle quand je cherchais un titre, j’ai pensé à « L’avocat des artistes », ça faisait trop ego trip et à « Art et justice », mais c’était bateau. « Amoonafi » est un mot wolof qui parle à tous les Sénégalais. Il touche notre inconscient collectif et notre sensibilité.
Après la sortie officielle au Sénégal, quel avenir réservez-vous à Amoonafi?
L’avant-première a connu un grand succès. À la fin de la projection, j’ai eu droit à une standing ovation de plusieurs minutes. Le film a eu une bonne couverture médiatique au Sénégal.

Tous les ingrédients de base sont là pour qu’il ait une belle carrière, malheureusement, au Sénégal, il y a des chaînes qui manquent. C’est un honneur et un privilège d’être passé dans une salle de cinéma, mais l’exploitant, il a des objectifs commerciaux. Les films grand public ont donc bénéficié de plus de publicité que mon documentaire. Nos films sont vus et appréciés dans des festivals en Afrique et ailleurs, néanmoins, c’est difficile pour un film sénégalais de survivre au Sénégal car, à l’exception d’un, les exploitants sont des compagnies étrangères. En plus, nous n’avons pas de distributeurs et il n’y a pas non plus de quotas qui imposeraient de projeter, par exemple, 20% de films sénégalais. Néanmoins, le numérique et le streaming offrent des opportunités d’exploitation hors salles. L’État pourrait aussi soutenir le cinéma sénégalais en acquérant systématiquement les droits non commerciaux afin d’introduire nos films dans le circuit éducatif et de constituer des archives. En faisant mes recherches, j’ai été choqué d’apprendre qu’il n’existe pas d’archives du cinéma sénégalais à part des coupures de presse.
* If trees could talk (2017), Randy Weston, Un Africain né en Amérique (2021)