Interview de Mamadou Fall, historien
Mamadou Fall est un universitaire sénégalais en charge de l’Histoire générale du Sénégal (HGS), un vaste projet de réécriture de l’histoire du pays, des origines à nos jours, lancé en 2014, par le professeur Iba Der Thiam. Ce spécialiste des sociétés africaines et asiatiques, notamment de leurs transformations pré-modernes et post-coloniales, a enseigné au Mozambique, en Espagne, aux États-Unis et dans son pays d’origine. Il revient sur l’importance et les particularités d’HGS ainsi que sur des questions d’actualité.
Quelles sont les principales différences entre l’histoire du Sénégal, jusque-là enseignée dans notre pays, et l’histoire générale du Sénégal, telle que vous l’abordez, notamment en ce qui concerne la démarche et le contenu?
Nous avions une historiographie qui, pour l’essentiel, était dépendante de ce qu’on appelle la bibliothèque coloniale, avec ses concepts, ses catégories, ses sources, son orientation et sa méthodologie. Et je vais vous surprendre car, d’une certaine manière, même nos traditions orales, que l’on présente comme un produit de nos terroirs et de nos traditions, dans le fond, elles ont été informées par la bibliothèque coloniale. Cela s’explique parce que beaucoup des traditions consolidées, qui ont été transmises depuis le 18ème ou le 19ème siècle, ont été pour la plupart organisées par des chercheurs et des ethnologues français. Ils ont insufflé leur lecture du passé. Parce qu’elle procède d’une scénarisation du dehors et qu’on ne la lisait pas à partir d’une dynamique interne vécue, notre histoire comptait beaucoup de zones d’ombre.
Les Européens ont défini la trajectoire des Africains selon leur chronologie

Les Européens ont défini la trajectoire des Africains, selon leur chronologie, avec des séquences se déroulant en fonction de leur arrivée et des fractures provoquées par eux, mais aussi par les Arabes. On parle d’une histoire en fonction de l’islamisation, de l’ouverture de l’Atlantique au 15ème siècle, de l’esclavage, de la colonisation. Elle est perçue, organisée, informée du dehors alors que l’histoire se fait à l’endroit. Nous avons voulu renouer avec cette logique.
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Comment avez-vous donc pu aborder et documenter l’histoire avant le 15ème siècle?
On doit beaucoup à Cheikh Anta Diop qui a été l’un des premiers à avoir pensé notre histoire comme un continuum des origines à nos jours. C’est lui qui a intégré l’héritage de l’Égypte dans notre corpus historiographique alors que nous nous contentions de l’histoire sur les périodes modernes et contemporaines. Il a donc fallu développer l’égyptologie, l’archéologie, la linguistique parce que ce sont les chaînons manquants. Cheikh Anta Diop a ramené ce continuum au cœur de nos préoccupations. Désormais, quand on pense à l’histoire du Sénégal, on la voit des origines lointaines, depuis la manifestation des premières formes de culture, en passant par la période ancienne, les périodes intermédiaires et les ruptures provoquées par l’arrivée des Européens. C’est une nouveauté. Nous n’avons plus cette lecture saucissonnée.
Pourquoi, selon vous, la réécriture de notre histoire est-elle si importante?
J’ai l’habitude de dire que c’est la plus grande entreprise intellectuelle de l’histoire du Sénégal parce que les Sénégalais, de manière générale, ne connaissent pas leur histoire. Même les lettrés, ce qu’ils connaissent, c’est la période contemporaine, révélée par le journalisme et les archives disponibles, surtout pour le 19ème siècle. Cela a tout de même permis d’avoir une certaine intelligibilité d’un pan de notre passé.

Mais nous savons que si nous voulons le comprendre et connaître les trajectoires de nos communautés, dépister leur identité, etc., il faut aller au-delà et établir le continuum à partir de sources archéologiques, linguistiques, culturelles, mais aussi des archives héritées de la colonisation.
Vos publications s’adressent à un public adulte, mais le projet HGS ne devrait-il pas aller de pair avec une révision des manuels scolaires?
C’est vrai! Le grand drame, c’est qu’on s’échine, depuis des décennies, à produire des textes que les Sénégalais ne lisent pas ou lisent par obligation. Donc comment vulgariser notre production? On y a pensé, dès le départ, avec l’utilisation des nouvelles technologies, et maintenant avec l’intelligence artificielle. Le projet sur lequel nous travaillons, de concert avec le département d’Histoire de l’UCAD (Université Cheikh Anta Diop de Dakar) et l’université virtuelle Cheikh Hamidou Kane, consiste à passer du texte à la scénarisation, sous forme de jeux, de vidéos, de bandes dessinées et surtout de manuels. Nous voulons aller vers la conception de supports numériques plus accessibles et plus attractifs pour la jeunesse.

L’introduction des langues nationales, notamment le wolof à l’école, est un sujet qui revient régulièrement dans l’actualité. Selon vous, cela permettrait-il de mieux faire comprendre notre histoire?
Incontestablement. Certains de nos volumes sont d’ailleurs disponibles en wolof. Nous connaissons des historiens qui publiaient déjà en mandingue, en pulaar, etc. Nous organisons aussi souvent des séances de travail, avec des Gambiens, qui se tiennent en wolof et en mandingue. Néanmoins, j’ai une lecture nuancée car je ne pense pas que le recours aux langues nationales soit une panacée. C’est pour cela que je salue aussi l’initiative du nouveau gouvernement d’introduire l’anglais dès l’école primaire. Un enfant ou un jeune, il faut l’exposer à un environnement plurilingue car les langues sont liées.
Accéder au français, à l’anglais, aux langues nationales, c’est une richesse
Les linguistes mettent en avant l’hétéroglossie pour montrer qu’à travers un panier de langues, un enfant peut avoir une meilleure intelligibilité du monde. Accéder au français, à l’anglais, aux langues nationales, c’est une richesse. Et il ne faut pas oublier l’importance de la traduction. On est dans une période où il existe de facto des passerelles vers toutes les langues. La question, aujourd’hui, ce n’est pas la langue en tant que véhicule mais le contenu. C’est le problème que nous avons eu avec la vulgarisation de nos langues nationales. On a tardé à y mettre du contenu et à les adapter au corpus moderne. Je pense que l’utilisation des langues nationales, c’est important, mais ce n’est pas suffisant. Le développement de l’histoire, c’est la valorisation de cette histoire, de nos patrimoines, de nos savoirs endogènes. Tout cela peut être véhiculé à travers nos langues nationales, mais je pense qu’on peut aussi le faire en français et en anglais dans un contexte plurilingue.
En 2019, la publication d’un volume, touchant certains épisodes de l’histoire des foyers religieux, avait suscité, au Sénégal, une vaste polémique. Est-ce compliqué de raconter l’histoire dans un pays où des familles ou foyers religieux, culturels, …, considèrent qu’ils sont les seuls détenteurs de la vérité?
C’est une question très importante et très délicate à la fois. En fait, je pense qu’on a hérité d’une forme de propagation des connaissances qui n’était pas plurielle. Dans la tradition, la distribution du savoir se faisait souvent à partir des foyers où il y avait un seul livre. Dans les grands foyers maraboutiques, en général, les gens étaient organisés autour du livre du grand marabout. Ce qui fait que la culture d’une pensée ouverte et d’une distribution démocratique du savoir, a tardé à se développer. Les gens ne sont pas habitués à tenir un discours ouvert et libre au sens académique du terme.

Concernant HGS, on a voulu faire cohabiter des traditions épistémologiques radicalement différentes. Dès le départ, le professeur Iba Der Thiam, dans sa grande générosité, a ouvert l’écriture de l’histoire à toutes les sensibilités et à toutes les traditions scolaires. C’était un mariage pas impossible, mais très difficile. Par exemple, quand on vous dit « si vous écrivez telle chose, je vais demander que votre ouvrage soit retiré du marché » ou qu’on vous donne une injonction de ne jamais écrire ceci ou cela, ce n’est pas conforme à notre tradition académique.
Mon inspiration doit être la science, l’objectivité, la vérité historique
C’est la raison pour laquelle, je me suis dit que mon inspiration doit être la science, l’objectivité, la vérité historique. Je suis retourné au cœur de ma discipline, là où je pense que personne ne peut m’attaquer parce que dans l’écriture de l’histoire, il y a une méthodologie. On accepte la critique et l’erreur car cela peut arriver. C’est sur la base de la critique et de l’échange qu’on peut arriver à dépasser des erreurs. Dans un contexte où les gens pensent que ce qu’ils disent est intouchable, j’ai choisi de leur laisser la possibilité de s’exprimer, de les accompagner sur la méthodologie, l’accès aux sources, l’agencement de leur texte. Ils peuvent assumer et endosser leurs propres textes, mais pour ce qui est des volumes que nous produisons, la responsabilité est endossée par l’autorité académique et la communauté scientifique.
Attendez-vous une reconnaissance nationale ou internationale du travail réalisé par HGS?
Le projet HGS est connu au Sénégal et dans la sous-région. Nous collaborons avec quelques universités de par le monde, mais notre rayon de diffusion est pour le moment assez limité. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous allons vers la vente d’ouvrages numériques. On a aussi un volume qui est en train d’être traduit en anglais par un universitaire américain. Une traduction chinoise était en chantier, mais le coût était trop élevé.
Dans le champ de la science, le nationalisme n’a pas sa place
On a reçu des visiteurs du Bénin, du Mali, du Niger, du Burkina Faso, de la Mauritanie. Ils sont venus s’imprégner un peu de notre modèle. Nous allons les accompagner. Mais je dois préciser qu’il y a une grosse différence entre histoire générale et histoire nationale. Ça aussi été l’objet d’une polémique car dans le champ de la science, le nationalisme n’a pas sa place, surtout quand il s’agit des sciences historiques. À l’échelle de la sous-région, c’est arbitraire d’abstraire une communauté nationale du reste de l’Afrique occidentale. Au-delà du 19ème siècle, le champ nationaliste n’existait pas. Il y avait une même communauté historique dans laquelle étaient impliquées des populations de la Mauritanie, du Mali, de la Guinée, etc. Donc pour nous, dès le départ, c’était un projet général: l’histoire du Sénégal dans la Sénégambie.

Lors d’une conférence, un cadre de l’Unesco était intervenu pour dire qu’il fallait interdire les histoires nationales. Pourtant, nous ne faisons pas exclusivement une histoire nationale, mais il fallait bien un cadre institutionnel pour commencer ce travail. Notre perspective, elle est régionale et panafricaine, d’où l’utilisation du terme « général ». Nous allons au-delà de l’espace étriqué d’une nation, d’un état territorial.
Nous assistons, depuis quelques années, en Afrique francophone, à l’émergence d’activistes, se réclamant du panafricanisme, hostiles à la France, comment voyez-vous leurs prises de position?
La défiance d’une certaine jeunesse vis à vis de la France se comprend. C’est la rançon du colonialisme. Le problème, c’est le rapport politique et culturel dans le sens d’une culture assimilationniste qui s’est développée. Sur le plan culturel et politique, je pense que la France n’a pas respecté les promesses de son héritage. La France a un héritage républicain, un héritage universaliste, respectueux des droits des gens et des peuples, mais dans nos relations, depuis des siècles, on a vu le contraire. Elle a toujours gardé la liberté pour elle et les chaînes pour les autres. Cela crée un ressentiment.
Justement, les 80 ans du massacre de Thiaroye ont été commémorés au Sénégal le 1er décembre 2024…
Thiaroye a une haute valeur symbolique. Ce n’est pas simplement une mutinerie. Le massacre est un marqueur dans le temps. Un marqueur de la violence coloniale qui annonce la rupture avec le colonialisme. Ce que les tirailleurs revendiquaient à Thiaroye, c’était inconcevable et inacceptable dans l’optique de la hiérarchie. Contester un ordre, réclamer des droits, refuser d’obéir étaient une posture anti-coloniale et Thiaroye en est le symbole. C’est pourquoi cette commémoration avait son sens, mais je pense qu’elle ne doit pas être le fait exclusif du Sénégal. Lors de cet événement, on m’avait confié une sous-commission qui porte le nom de « commission traitement et exploitation des données » regroupant surtout des historiens.

On a fait de grands progrès avec les ressources désormais en notre possession. Elles nous ont permis de faire une liste nominative des morts et de l’ensemble des prisonniers. Il y avait des Sénégalais, des Béninois, des Togolais, des Guinéens, des Maliens… Actuellement, HGS a cinq ouvrages sur Thiaroye qui sont prêts à être publiés et nous travaillons sur un livre blanc, en collaboration avec le comité de commémoration des 80 ans de Thiaroye, présidé par le professeur Mamadou Diouf.
Thiaroye est un marqueur de la violence qui annonce la rupture avec le colonialisme
Nous avons la responsabilité de conduire les équipes thématiques sur les faits, la cartographie du recrutement, les chiffres et sur la portée historique de l’évènement. Je me réjouis de voir qu’autour de cette commémoration, il y a eu beaucoup de collègues du Burkina, de Guinée, du Mali qui veulent, eux aussi, aller vers une élucidation commune d’un nœud historique qui concerne le Sénégal et la France. L’omerta qui a été entretenue pendant huit décennies, c’est inadmissible. Cette question doit être élaguée pour avoir des relations assainies.
Le 18 décembre 2024, lors de la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres, le Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, avait abordé la question de la dénomination de nos rues, édifices publics, …, qui, pour lui, devrait-être en adéquation avec notre histoire. Cette réappropriation de nos espaces est-elle urgente et nécessaire?
C’est important et nécessaire parce que nous avons une culture très extravertie. Ce n’est pas nier l’histoire que de penser à rebaptiser. La réappropriation de l’espace est un besoin primordial. Un enfant, pour s’orienter dans le monde, a besoin d’une certaine maîtrise sur son espace. Traverser des rues qui portent des noms étrangers n’est pas de nature à développer le sentiment de fierté culturelle. Cette fierté est un concept que je développe souvent. Elle commence par la maîtrise de sa culture, de son espace, de son temps long car ce sont ces repères-là qui permettent à la personne de se situer dans le monde.
Quand un Sénégalais pense à l’Afrique et à l’Europe, il crée d’emblée une hiérarchie
Le Chinois ou l’Américain connaît très rapidement la place de son pays dans l’univers. Ils en ont une conception qui, très souvent, dans la hiérarchie du monde, les placent en haut et les autres en bas. Les Américains parleront de « nation upon the hill », c’est l’imagerie qui propulse les Américains sur un piédestal. Les Chinois vous parleront de leurs souverains comme « le fils du ciel » et la Chine, en chinois, c’est « l’empire du milieu ». Quand un Sénégalais pense à l’Afrique et à l’Europe, il crée d’emblée une hiérarchie. En haut, c’est l’Europe et ici, c’est en bas. C’est inconsciemment inculqué dans sa tête. Cela a des conséquences même du point de vue politique ou économique. L’habitude de l’extraversion en termes de consommation, de voyage,… , le mirage de l’Europe vers lequel tout le monde veut aller, même au péril de sa vie, relève de constructions mentales sur lesquelles il faut travailler. La maîtrise de l’espace, de son temps, de son environnement comme la vulgarisation des langues nationales vont dans ce sens. La déconstruction passe par la culture maîtrisée.
Sur la même lancée, le chef de l’État avait également demandé une évaluation du projet HGS et souhaité un accompagnement accru, qu’en est-il aujourd’hui?
Le processus est en cours. On a distribué l’ensemble de nos productions aux membres du gouvernement et aux députés pour leur permettre de mieux s’imprégner de notre travail. Dans tous les cas, HGS est appelé à continuer. Peut-être sur de nouvelles bases. Nous sommes en train d’en discuter. L’histoire du Sénégal a intérêt à redéfinir sa relation avec l’histoire traditionnelle, de même qu’avec l’histoire des religions. Elle a aussi intérêt à ouvrir des passerelles avec l’histoire de la Sénégambie de manière générale. Les contacts avec certaines autorités me montrent qu’elles ont à cœur de continuer le projet.
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