Biennale de Dakar : l’art contemporain redonne vie à l’ancien Palais de Justice !
La 15ème Biennale de l’Art africain contemporain de Dakar aura lieu du 7 novembre au 7 décembre 2024. Depuis 2016, à chaque édition, l’exposition internationale se tient à l’ancien Palais de Justice. Un lieu hors du commun.
Avant d’accueillir la Biennale de l’Art africain contemporain, le Palais de Justice de Dakar a eu une première vie qui s’était arrêtée en 1995 parce qu’il avait été vidé de ses derniers occupants. À l’époque, nombre de magistrats, avocats, greffiers, le croyaient prêt à s’écrouler, mais il est toujours là. Beau et grand, prêt à recevoir des visiteurs. Pour Marième Ba, la Secrétaire générale de la Biennale, « c’est un espace mémoriel chargé d’histoire pour la nation sénégalaise et qui a du cachet et du sens pour la communauté artistique et littéraire ». « Il attire autant le public sénégalais, profane ou initié, que le public international qui pourra, dans les prochains jours, y découvrir l’état de la création africaine contemporaine et de la diaspora » ajoute-t-elle avant d’évoquer les nouveautés de cette édition parmi lesquelles, le retour du design.

Dans moins d’une semaine, je gravirai donc les douze marches de l’escalier menant à l’entrée de l’ancien Palais de Justice de Dakar. Et, comme toujours, lorsque je lèverai les yeux vers les deux énormes colonnes et les trois portes hautes de plusieurs mètres, j’aurai la sensation d’être coupée du monde et hors du temps. À chaque Biennale, l’art me fait voyager vers des horizons divers, néanmoins je n’oublie pas qu’en ce lieu, des destins ont parfois été brisés. L’un des épisodes majeurs de l’histoire politique du Sénégal reste le procès, en 1963, du Président du Conseil, Mamadou Dia, et de ses co-accusés, Me Valdiodio Ndiaye, Ibrahima Sarr, Joseph Mbaye et Alioune Tall, devant la Haute Cour de Justice, présidée par Ousmane Goudiam. Poursuivis pour avoir « porté atteinte à la sureté de l’État, procédé à des arrestations arbitraires et requis la force publique pour s’opposer à l’exécution des lois et des dispositions légales », ils avaient écopé de lourdes condamnations aujourd’hui encore dénoncées…

La construction du Palais de Justice de Dakar commence avant l’Indépendance
L’ancien Palais de Justice de Dakar est plus vieux que la République du Sénégal mais trop jeune pour mourir, suis-je tentée de dire. Depuis 66 ans, il trône à la pointe sud de la presqu’île du Cap-Vert, plus précisément sur les hauteurs du Cap Manuel, un site géologique et historique classé. Le bâtiment, de style moderniste et d’une superficie de 9700m², a été construit sur un ancien hippodrome. Ce sont les architectes parisiens Boy & Semichon, assistés de plusieurs de leurs confrères (Demaret, Monoet, Salles, Cousteau, etc.) qui l’ont conçu, selon une typologie dite à « cinq cours ». La principale est la « Salle des pas perdus », à côté de laquelle se trouvent quatre salles d’audience. Les travaux avaient débuté en 1954, soit quelques années avant la proclamation de l’Indépendance du Sénégal, intervenue le 20 août 1960, après l’éclatement de l’éphémère Fédération du Mali.

La première pierre avait été posée par le Président du Grand conseil de l’A.O.F. (Afrique occidentale française), Me Léon Boissier-Palun. L’inauguration avait eu lieu 4 ans plus tard, en présence du Haut-commissaire général de la République en A.O.F., Pierre Messmer. Peu de temps après, dans un article publié dans le journal « Le Barreau de France », le Président de la section dakaroise de l’A.N.A. (Association des avocats inscrits aux barreaux de France et de la communauté française), Me Alain Crespin, avait décrit l’édifice dans des termes plutôt élogieux : « Il n’en est pas je crois de plus vaste et de plus moderne que celui qui s’élève à cette pointe d’Afrique la plus avancée vers le nouveau monde. » Il s’était, en outre, réjoui de la taille des espaces, beaucoup plus grands que ceux de la place Protet, rebaptisée plus tard « Place de l’Indépendance ». Jusqu’en 1958, le Palais de Justice de Dakar se trouvait dans les locaux de l’actuel ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères.

Le Palais de Justice de Dakar, un colosse aux pieds d’argile
Aussi grandiose soit-elle, cette oeuvre n’a pas servi la justice longtemps. Érigée sur un sol instable, comportant des couches argileuses gonflantes, selon des informations communiquées par Xavier Ricou, architecte et auteur de plusieurs ouvrages sur Dakar, elle présente très vite des défauts. Les premières fissures apparaissent sur certaines parois en 1965, après la saison des pluies, aux endroits où les joints de dilatement manquent. Au fil des ans, les dégâts touchent les patios et le parvis où il arrive que l’eau stagne. Dans le même temps, la corrosion due aux sels marins fragilise les huisseries métalliques. C’est pour ces raisons qu’à la fin des années 1980, magistrats, avocats, greffiers et autres professionnels, exerçant dans l’enceinte du palais, font part de leurs inquiétudes à la tutelle. À partir de 1988, et durant les années qui suivent, plusieurs espaces sont progressivement abandonnés et les activités transférées ailleurs. La fermeture totale intervient en 1995, après une grève des avocats, sous le bâtonnat de Me Bokar Niane. Dans cette confusion, certains la pensent définitive, d’autres provisoire. En réalité, c’est un peu des deux: un nouveau Palais de Justice a été construit en 2008 et l’ancien accueille, depuis 2004, des expositions de la Biennale. L’art au palais, était-ce une nouveauté? Non.

1966, le Festival mondial des Arts Nègres introduit l’art au Palais de Justice de Dakar
En avril 1966, la capitale du Sénégal accueille le premier Festival mondial des Arts Nègres, initié par le Président de la République, Léopold Sédar Senghor. Au programme des nombreuses activités, il y a deux expositions importantes. « L’Art nègre: source, évolution, expansion » est présentée au Musée dynamique, construit pour la circonstance, et « Tendances et Confrontations », au Palais de Justice. Cette dernière est organisée par Iba Ndiaye, peintre et directeur de l’École de Dakar. 200 artistes, d’une vingtaine de nationalités différentes, y participent, mais il en reste peu de traces. Ce n’est qu’en 2004, soit neuf ans après la fermeture du site, que l’art réapparaît dans le hall ou plutôt dans la « Salle des pas perdus » comme on l’appelle désormais. Lors de cette 6ème Biennale, le commissaire Hans Ulrich Obrist y avait représenté « Le Monde ». À partir de 2016, alors que l’espoir de voir un jour l’ancien Palais de Justice de Dakar revenir à sa vocation initiale a presque totalement disparu, la Biennale, dont le thème était « La Cité dans le jour bleu », prend un nouveau tournant. Elle s’y installe pour de bon. L’exposition internationale, qui regroupe 66 artistes, est intitulée « Réenchantement ». Cette année-là, en dépit des difficultés, ayant fait peser de gros doutes sur la tenue de l’évènement, il connaît un franc succès. En mai 2016, dans une interview parue dans le journal « Le Monde », le commissaire Simon Njami avait expliqué le choix du Palais de Justice par une volonté de « casser la routine » et de « disposer d’un vrai espace contemporain ». Depuis lors, en plus des biennales de 2018 et 2022 (celle de 2020 avait été annulée en raison de l’épidémie de Covid-19), en décembre 2022, il avait accueilli le défilé des Métiers d’Art de Chanel. Plus récemment, en mai 2023, s’y est tenu le Forum africain pour les industries culturelles et créatives.
La « Salle des pas perdus » et ses 99 colonnes
« Depuis le 19ème siècle, les tribunaux de tradition juridique française ont ce qu’on appelle une salle des pas perdus faisant référence à un espace situé à proximité des salles d’audience où l’on faisait les cent pas en attendant un verdict ou une reprise d’audience, par exemple », explique Sylvain Sankalé, ancien avocat, historien du droit et critique d’art, levant ainsi un coin du voile sur le nom donné à cet endroit hors du commun, devenu célèbre parmi les visiteurs de la Biennale. La « Salle des pas perdus » est un patio de 65 mètres sur 55. Avec une hauteur de 6,70 mètres, elle détient un plafond à caisson soutenu par 99 colonnes placées sur une trame. Elle est lumineuse, aérée et si vaste que l’on peut y flâner des heures durant.

« Think Tea, Think Cup II » par Ngozi-Omeje Ezema (Nigeria), Salle des pas perdus, Biennale 2022. Crédit : Cécile Sow
Mais ce que les « biennalistes » n’imaginent peut-être pas, c’est que les activités à cet emplacement peuvent donner lieu à des situations insolites. Bara Diokhané, souvent appelé « l’avocat des artistes » raconte qu’en 2022, il avait conseillé Yrneh Gabon, un Jamaïcain sélectionné qui voulait être rassuré sur le sort de ses œuvres. « Lorsque nous sommes allés au palais, j’ai été très surpris quand j’ai réalisé que son installation se trouvait dans la salle de l’ancienne Cours d’appel de la chambre civile dans laquelle j’avais prêté serment en 1977 », se souvient celui qui se trouve être également un collectionneur d’art, avant d’ajouter : « Je me suis revu à 23 ans, plus jeune avocat du barreau, intimidé et prêtant serment devant la cour. C’était surréaliste. »

Malgré son charme et son succès lors des biennales, le sort de l’ancien Palais de Justice reste un sujet sensible pour beaucoup. Si, à l’instar de nombreux visiteurs, Bara Diokhané ou Sylvain Sankalé, par exemple, apprécient la beauté et l’originalité du site, ils n’en déplorent pas moins le fait qu’il soit quasiment laissé à l’abandon durant de longues périodes. « C’est scandaleux » estime Me Diokhané qui voudrait que la justice revienne dans ce palais d’où elle tirait « toute sa splendeur ». « Ce lieu inspirait le respect » affirme-t-il avant d’évoquer un autre scandale : celui du Musée dynamique abritant désormais la… Cour suprême.

Dakar a besoin de sites dédiés à l’art contemporain
Il y a 32 ans, on disait que le Palais de Justice de Dakar pouvait s’effondrer à tout moment, mais il reste debout. Son état est jusqu’à présent assez bon pour que les patios, les anciennes salles d’audience et divers locaux à l’étage servent durant la Biennale. Aujourd’hui, il est difficile de dire si l’ancien Palais de Justice, classé « monument historique » en 1986, sera un jour restauré, s’il sera détruit puis reconstruit pour en faire un « Palais des Arts », comme cela a été à un moment envisagé. Quoi qu’il advienne, Marième Ba, estime que « pour ce que représente le Sénégal en matière de culture aux plans continental et mondial, ce serait un souhait de disposer d’un musée consacré à l’art contemporain, mais pas africain uniquement ». Ainsi, en attendant d’éventuelles décisions politiques, notre ancien Palais de Justice redeviendra, à partir du 7 novembre prochain, et pour un mois, un lieu de vie, d’échanges et de rencontres. La thématique de cette 15ème édition de la Biennale de Dakar est « The Wake », « éveil » en français et « xàll wi » en wolof, la première langue nationale au Sénégal. Salimata Diop, la Directrice artistique , et le Comité d’orientation invitent le public à découvrir un monde nouveau. Cette année, ce sera en compagnie d’artistes maniant « le langage indicible des couleurs et des sentiments »…

Commentaires